AnyDesk, TeamViewer, UltraViewer, Assistance rapide de Windows : ces logiciels sont devenus le quotidien du support informatique. Ils permettent à quelqu’un, à des centaines de kilomètres, de voir votre écran et de piloter votre souris comme s’il était assis devant la machine.
Ce sont d’excellents outils. Ce sont aussi ceux que les faux techniciens utilisent, parce qu’ils n’ont besoin de rien d’autre. Comprendre leur fonctionnement, c’est comprendre pourquoi la question à se poser n’est jamais « ce logiciel est-il dangereux ? » mais « à qui suis-je en train d’ouvrir la porte, et à sa demande ou à la mienne ? ».
Ce qui se passe techniquement quand vous donnez l’accès
Le principe est simple. Le logiciel capture l’image de votre écran, la compresse et l’envoie en continu à l’autre poste. Dans l’autre sens, il reçoit les mouvements de souris et les frappes clavier de l’opérateur et les injecte dans votre système comme s’ils venaient de vos propres périphériques.
Deux conséquences que l’on sous-estime :
- L’opérateur voit tout ce qui s’affiche. Pas seulement la fenêtre du problème : le bureau, les notifications qui apparaissent, un onglet de messagerie laissé ouvert, un SMS relayé sur le PC. Un code de validation qui s’affiche pendant la séance est lu en même temps que vous.
- Il agit avec vos droits. Si votre compte Windows est administrateur, l’opérateur l’est aussi. Il peut installer, désinstaller, créer un compte, modifier un service qui se relance au démarrage.
Il n’y a aucune faille là-dedans : c’est exactement ce que le logiciel est censé faire. Le seul rempart, c’est le consentement.
Le code à usage unique, et ce qu’il garantit (ou pas)
La plupart de ces outils affichent un identifiant et un mot de passe de session que vous devez communiquer à l’autre personne. Tant que vous ne les donnez pas, personne ne peut entrer. C’est une vraie protection, et elle explique pourquoi les escrocs passent toujours par le téléphone : il leur faut votre coopération.
Là où ça se complique, c’est que ces logiciels proposent aussi un accès permanent : un mot de passe fixe, ou un accès dit « sans surveillance », qui permet de se connecter plus tard sans que personne n’accepte quoi que ce soit. C’est pratique pour un parc d’entreprise géré par un prestataire. C’est aussi ce qu’un faux technicien configure discrètement pendant la séance pour pouvoir revenir.
Si vous avez déjà accordé une session à un inconnu, c’est ce réglage-là qu’il faut vérifier en priorité, avant même de changer des mots de passe.
Les trois différences avec une intervention légitime
Puisque l’outil est le même des deux côtés, c’est ailleurs qu’il faut regarder. Trois points départagent, et ils sont simples à vérifier sur le moment.
Qui a appelé qui. Une intervention légitime part toujours de vous : vous appelez, vous remplissez un formulaire, vous répondez à un rendez-vous que vous avez pris. Personne de sérieux ne vous téléphone pour vous annoncer que votre ordinateur est infecté — techniquement, personne ne peut le savoir de l’extérieur. Ni Microsoft, ni Apple, ni votre opérateur, ni votre banque.
Ce qu’on vous demande de faire pendant la séance. Un technicien n’a jamais besoin que vous ouvriez votre banque en ligne, que vous lui dictiez un code reçu par SMS, ou que vous achetiez des cartes cadeaux. Si l’une de ces trois choses arrive, il n’y a plus à réfléchir.
Le moment où le prix est annoncé. Un tarif se donne avant, pas pendant. Un montant qui apparaît en cours de séance et qui grimpe à mesure que la peur monte n’est pas un tarif, c’est un levier.
Le déroulé complet de l’arnaque, avec les six étapes du script au téléphone et les fausses « preuves » qu’on vous montre à l’écran, est détaillé ici : le scénario du faux support technique, étape par étape.
La démonstration qui impressionne, et qui ne prouve rien
C’est le moment le plus efficace du scénario, et il mérite d’être connu parce qu’il fonctionne sur à peu près tout le monde.
L’opérateur ouvre l’Observateur d’événements de Windows, un outil de diagnostic qui liste les événements système. On y voit des dizaines de lignes rouges et jaunes. « Vous voyez, ce sont les intrusions. » En réalité, tout ordinateur en parfaite santé en produit en permanence : un pilote qui met deux secondes de plus à répondre, un service qui redémarre, une mise à jour reportée. Ces lignes sont le bruit de fond normal d’un système d’exploitation.
Variante technique : la commande netstat, qui affiche la liste des connexions réseau actives. Présentée comme « la liste des pirates connectés », c’est en fait la liste de vos onglets ouverts, de votre antivirus et de votre client de messagerie.
Aucun de ces écrans ne démontre quoi que ce soit. Ils servent uniquement à transformer une inquiétude vague en certitude.
Si l’accès a déjà été donné
Le premier réflexe n’est pas d’éteindre — c’est de couper la connexion. Débranchez le câble réseau, ou coupez le Wi-Fi depuis l’icône de la barre des tâches. La session à distance s’interrompt instantanément, alors qu’une extinction brutale peut abîmer des fichiers en cours d’écriture.
Ensuite, dans l’ordre :
- Appelez votre banque si un numéro de carte, un code ou votre espace bancaire ont été exposés pendant la séance. Les délais de contestation sont courts.
- Désinstallez le logiciel d’accès à distance (Paramètres, puis Applications). S’il a été installé en tant que service, il se relance tout seul : c’est à ce moment qu’il faut de l’aide.
- Changez les mots de passe depuis un autre appareil, téléphone ou tablette, en commençant par la messagerie.
- Faites vérifier la machine. Un accès administrateur accordé à un tiers ne se « nettoie » pas à moitié.
- Signalez. Le dépôt de plainte est utile pour l’assurance et la banque ; le signalement sur cybermalveillance.gouv.fr alimente le dispositif national.
La phrase qui protège mieux qu’un antivirus
Le public le plus visé par ces appels n’est pas le moins compétent : c’est le plus poli. Raccrocher au nez de quelqu’un qui parle courtoisement est difficile quand on a été élevé à ne pas le faire.
D’où une règle simple à transmettre autour de soi, et notamment aux parents et grands-parents : « je ne règle jamais un problème informatique au téléphone avec quelqu’un qui m’appelle ; je rappelle mon dépanneur. » Elle a un avantage décisif sur tous les conseils de vigilance : elle dispense de juger sur le moment si l’appel est vrai ou faux — un jugement que personne ne sait faire de façon fiable, pas même un professionnel.
Le numéro de son dépanneur habituel collé sur l’écran fait, de ce point de vue, plus pour la sécurité qu’un logiciel de plus.
